L'arme secrète (2)

Assis au bord du lit, dans le silence de la nuit et le halo d'une faible lampe, il écrivait dans un petit carnet à spirale.
Dans la chambre d'à côté, à travers la porte ajourée, sans doute réveillée par la lumière, E. l'observait en train de mettre par écrit son terrible projet.
Au-dessus d'elle, dans le même lit superposé, L. épiait les mouvements de E. tout en contrôlant les siens ainsi que sa respiration.

Depuis le poste de garde, sur le toit du bunker de Volkspark Friedrichshain à Berlin, un soldat surveillait la scène avec une paire de jumelles. Il ferait un compte rendu détaillé un peu plus tard à ses supérieurs afin de mettre en place une opération visant à liquider les trois conspirateurs.


L'arme secrète

Il revenait périodiquement sur la page de cet auteur qui ne donnait pas son nom et publiait de temps à autre un billet mystérieux. Y avait-il une logique, un sens à tout ça ? Il lui arrivait d'interrompre la lecture pour un temps et même de penser à l'abandonner définitivement et de passer à autre chose. Mais toujours, après des semaines, des mois, il y revenait et découvrait un nouveau billet, car il y en avait toujours au moins un.
Et puis un jour, de retour d'une balade dans le parc, en bas de chez lui, il comprit soudain ce qui le ramenait avec autant de force à cette lecture. Le nouveau billet était pour lui. Il se mit à le lire et, alors qu'il avait encore en tête le bruissement des feuilles dans les arbres, il sut qu'il était là, juste derrière, son regard glaçant fixé sur lui, tenant à la main l'arme secrète.

D'après Julio Cortázar, Continuité des parcs, recueil Les armes secrètes

Rien (2)

Paul marche dans une rue de Paris. Une femme l'aborde.
– Pardon, Monsieur, la rue Gustave Flaubert, s'il vous plaît.
– Qu'est-ce que vous allez foutre rue Gustave Flaubert ?
– Ça ne vous regarde pas, Monsieur !
– Alors ne m'emmerdez pas, c'est tout ce que je vous demande !
– Vous pourriez être aimable !
– En quel honneur ?
– Ça c'est incroyable ! Je lui demande un renseignement et il m'insulte !
– Y a pas de renseignement, y a pas de rue Gustave Flaubert, y a plus rien !

Dialogue extrait du film Calmos de Bertrand Blier, 1976



Rien

1) Rien n'existe.
2) Même s'il existe quelque chose, l'homme ne peut l'appréhender.
3) Même si on peut l'appréhender, on ne peut ni le formuler ni l'expliquer aux autres.

Gorgias, Traité du non-être
Extrait cité par Sextus Empiricus


Phèdre ++

Socrate – Il me semble avoir démontré, cher Phèdre, qu'un discours écrit n'est pas une forme vivante.
Phèdre – Je le conçois.
Socrate – Et n'étant pas vivant, c'est qu'il est inerte, comme mort.
Phèdre – Je le conçois aussi.
Socrate – Lire un texte, c'est donc comme parler à un mort et se mettre soi-même dans une posture étrange, se retirer pour un temps donné, faire abstraction du vivant, en soi et autour de soi, pour vivre cette curieuse expérience où seul le cerveau s'active, sans le corps.
Phèdre – Il faut bien en convenir.
Socrate – Le texte à la main, plutôt que de le lire, si je me mettais à courir en l'agitant, je serais assurément plus vivant.
Phèdre – C'est juste.
Socrate – Si je le lançais sur Aristophane, qui me renverrait en retour un de ses écrits, jusqu'à organiser un affrontement entre nous, nous serions certainement plus vivants tous les deux, et plus à partager une expérience, qu'à lire, seuls, chacun de notre côté.
Phèdre – Par Zeus, oui.
Socrate – Puisque nous sommes d'accord, cher Phèdre, prends donc ce traité de Gorgias sur la tête et venons-en tous deux à nous sentir plus vivants.

Poésie au combat

"Tout le monde comprendra que je préfère un gros Saint-Bernard obtus à Mademoiselle Fanfreluche qui peut exécuter le pas de la gavotte et, de toute façon, un jaune à un blanc, un noir à un jaune et un noir boxeur à un noir étudiant."

Arthur Cravan, dans Anthologie de l'humour noir, André Breton

A Barcelone en 1916, dans le combat de boxe qui l'oppose au champion du monde Jack Johnson, le poète Arthur Cravan est mis KO au sixième round. CQFD.


Proverbe

Quand le sage montre la lune, le lecteur regarde la main.